POUR UNE AGRICULTURE GENERATRICE DE VALEUR ET GARANTE DE LA SOUVERAINETE ALIMENTAIRE : jalons stratégiques pour la modernisation du secteur agricole burundais à l’aune de la Vision 2040-2060
Le Burundi s’est doté, depuis 2023, d’un projet national de long terme : « Burundi pays émergent en 2040 et pays développé en 2060 ». Cette ambition repose sur une société pacifiée, où la sécurité alimentaire, l’accès à un logement décent, à une éducation de qualité et à un emploi productif deviendraient des droits effectifs. Elle appelle également des infrastructures robustes et un secteur agro-industriel compétitif sur la scène internationale.
Au cœur de cette dynamique, l’objectif 3 vise à « développer une agriculture créatrice de richesse et garantissant la sécurité alimentaire ». Il s’agit de rompre avec la logique de subsistance qui a longtemps prévalu, afin d’inscrire la production agricole dans une économie de marché.
Les données disponibles confirment l’urgence de cette transformation. Selon le Recensement Général de la Population, de l’Habitat, de l’Agriculture et de l’Élevage (RGPHAE 2024), 85,7 % des ménages burundais tirent leurs revenus et leur subsistance des activités agricoles. L’Institut National de la Statistique estime par ailleurs que l’agriculture contribue à près de 36 % du PIB et couvre plus de 95 % des besoins alimentaires nationaux. Ces chiffres attestent du rôle central de ce secteur dans la lutte contre la pauvreté et la réalisation de la Vision.
Le Plan National de Développement (PND) révisé (2018-2027) s’inscrit dans cette perspective et en constitue le volet opérationnel. Toutefois, la question fondamentale demeure : comment faire émerger une agriculture burundaise à la fois créatrice de richesses et protectrice de la sécurité alimentaire, pour atteindre l’émergence en 2040 et le développement en 2060 ? Cette interrogation prend une acuité particulière sous le mandat du gouvernement « Responsable et Laborieux », qui a fait sienne la promesse que « chaque bouche ait à manger et chaque poche ait de l’argent ».
Le présent article ne se veut pas un simple outil technique. Il aspire à être une feuille de route sociétale, un contrat implicite dans lequel chaque citoyen devient acteur de la production, et non plus spectateur passif. Pour y parvenir, il est indispensable de revisiter le passé, d’analyser avec lucidité le présent et d’anticiper les mutations à venir. La démarche proposée s’articule autour d’un diagnostic des héritages structurels, d’un état des lieux des contraintes actuelles, et d’une stratégie dont la mise en œuvre exige une rupture résolue avec les pratiques héritées.
- Héritages et freins structurels : les leçons du passé
La Vision 2040-2060 s’inscrit dans un cadre stratégique élargi, intégrant les Objectifs de Développement Durable (ODD), l’Agenda 2063 de l’Union Africaine et les dynamiques d’intégration régionale. Le Burundi s’est engagé à « ne laisser personne de côté » sur la voie de l’émergence.
Cependant, cette ambition se heurte à des contraintes historiques profondes, largement documentées dans la littérature économique et institutionnelle. Leur accumulation a fragilisé les institutions, entravé l’accès aux marchés et aux capitaux, et maintenu une large frange de la population dans une vulnérabilité persistante.
Parmi les obstacles récurrents, on peut retenir :
- L’instabilité chronique : les crises socio-politiques successives ont provoqué des interruptions récurrentes des projets publics et privés, décourageant l’investissement et compromettant toute planification de long terme ;
- La prédominance de l’économie de subsistance : une majorité de ménages produisent avant tout pour leur propre consommation, faute de techniques de transformation et de débouchés rémunérateurs, ce qui limite les rendements et la valeur ajoutée ;
- L’enclavement géographique : l’absence d’accès maritime alourdit les coûts de transport et allonge les délais d’import-export, pénalisant la compétitivité des produits burundais ;
- Le déficit infrastructurel : la faiblesse du réseau électrique, l’état dégradé des routes, l’insuffisance des entrepôts et des unités de transformation accentuent les pertes post-récolte et freinent l’industrialisation agricole.
- Diagnostic contemporain : où en sommes-nous ?
2.1 Poids économique et contribution au PIB
Le PND révisé dresse un bilan des performances économiques du Burundi entre 2018 et 2022. L’agriculture y figure comme l’un des secteurs porteurs identifiés. Elle demeure le premier employeur du pays, mais sa productivité reste faible, en raison de la prédominance de la petite exploitation (0,5 ha en moyenne), du sous-équipement et de l’insuffisance des intrants.
2.2. Obstacles structurels actuels
Malgré un potentiel agroécologique indéniable, le secteur bute sur des verrous systémiques. La carence en intrants et en équipements constitue un premier verrou majeur. L’approvisionnement en engrais, miné par les ruptures et un marché noir actif, contraint les agriculteurs à des achats onéreux ou à la renonciation, tandis que l’outillage rudimentaire, la houe prédomine, et l’absence de semences certifiées limitent les rendements et bloquent toute amélioration durable de la productivité. Ces déficits cumulés enferment le secteur dans une trappe à faible performance.
Par ailleurs, la pression foncière et les aléas climatiques fragilisent la base productive. La fragmentation des exploitations (0,5 ha en moyenne) et l’urbanisation anarchique grignotent les terres fertiles, tandis que les phénomènes climatiques extrêmes, non anticipés faute de systèmes d’alerte, détruisent régulièrement les récoltes.
À cela s’ajoute l’absence de transformation locale, qui réduit les producteurs à un rôle de simples fournisseurs de matières premières, sans accès à la valeur ajoutée, dans un cercle vicieux de faible productivité et de pertes post-récolte élevées.
Enfin, des freins institutionnels et culturels parachèvent ce diagnostic. Les retards de paiement de l’ANAGESSA et la volatilité des prix, en l’absence de mécanismes de garantie, découragent l’investissement et obèrent toute capacité de réinvestissement. Mais la barrière le plus profond reste mental : l’agriculture, perçue comme une activité de dernier recours, peine à attirer les jeunes et à se professionnaliser. Ces obstacles immatériels, bien que moins visibles, conditionnent pourtant l’adhésion aux réformes et la pérennité des transformations à venir.
En dépit de ces contraintes, des leviers significatifs demeurent mobilisables. La restructuration de la FOMI, par une gestion continue et des procédures plus transparentes, permettrait de juguler les dérives du marché noir et de garantir un accès régulier aux intrants. Par ailleurs, la jeunesse burundaise, réservoir d’innovation et d’entrepreneuriat, constitue un atout déterminant, à condition d’être formée et accompagnée par des programmes adaptés. Les filières à haute valeur ajoutée tels que l’avocat Hass « Ruhere », le café et le thé, offrent des perspectives d’exportation prometteuses, susceptibles de générer des revenus substantiels en milieu rural. Enfin, le pays peut s’appuyer sur des partenariats internationaux solides (BAD, FIDA, PNUD) et sur un cadre politique cohérent, matérialisé par la Vision 2040-2060, le PND révisé et le PNIA, qui fournissent une feuille de route claire et facilitent l’alignement des projets de développement.
- Orientations stratégiques : les quatre piliers de la modernisation
- Pilier 1 – Intensification technique et agroécologie
Toute modernisation suppose une connaissance fine des sols, préalable à toute intervention technique. Si la FOMI assure déjà la production d’engrais organo-minéraux, leur accès effectif aux agriculteurs reste entravé par des retards récurrents dans la chaîne de distribution. C’est donc moins l’offre que sa temporalité qui constitue le problème majeur, et qu’il convient de résoudre par une réorganisation des circuits d’acheminement.
La création, par province, de centres de multiplication de semences certifiées pour les cultures stratégiques (maïs, haricot, riz, pomme de terre, banane) est une priorité affirmée par le PNIA.
La mécanisation doit être encouragée par des incitations fiscales, tandis que l’irrigation goutte-à-goutte, adaptée au potentiel hydrique du pays, mérite d’être généralisée. Enfin, le renforcement des capacités de l’IGEBU est indispensable pour améliorer la prévision climatique et l’adaptation des calendriers culturaux.
- Pilier 2 – Structuration de l’économie agricole
Ce pilier repose sur trois axes :
- Création de valeur ajoutée en développant les liens entre agriculture et industrie, notamment par la transformation locale (jus, farines, conserves), ce qui permettrait à la jeunesse de se spécialiser dans des métiers porteurs.
- Stabilisation des revenus par l’instauration de prix planchers (à l’instar de l’Inde, de la Norvège ou de la Suisse), la réforme de l’ANAGESSA (paiement sous un mois) et le déploiement d’une assurance agricole.
- Infrastructures et filières vectrices : routes rurales, électrification, silos de conservation, et sélection de cultures stratégiques comme l’avocat Hass, dont le potentiel de revenu par arbre peut atteindre 1,5 million de francs burundais.
- Pilier 3 – Gouvernance foncière et maîtrise du territoire
La pression urbaine grignote les terres fertiles (Rubirizi, Carama, Maramvya). Une planification rigoureuse s’impose, privilégiant les logements sociaux et le regroupement des populations rurales en villages structurés, afin de libérer des espaces agricoles.
L’élaboration et l’application stricte des schémas directeurs d’urbanisme, assorties de sanctions dissuasives, sont indispensables pour préserver le capital foncier. Le respect de la loi est la condition de toute réforme durable.
- Pilier 4 – Contrat social et changement de mentalité
L’agriculture doit être reconnue comme une profession à part entière, et non comme un pis-aller. Cette mutation culturelle passe par la création, dans chaque commune, de coopératives agricoles performantes, servant de vitrines démonstratives. L’État doit donner l’exemple en portant le budget agricole à 15-20 % du budget national. Sans cet engagement financier, les discours resteront vains. La règle des 4M résume cette approche : Money (financement, crédits, assurances) ; Machines (mécanisation, irrigation, énergie) ; Market (transformation, prix garantis, normes d’exportation) ; Mentalité (professionnalisation, coopératives, respect des lois). Ces quatre leviers doivent agir de concert pour faire basculer le Burundi d’une agriculture de subsistance à une agriculture de marché.
En définitif, le Burundi est à un carrefour. Il lui faut une agriculture et une agro-industrie capables de créer des emplois, d’attirer les investissements et de s’inscrire dans une dynamique écologiquement responsable. La Vision 2040-2060 ne pourra se réaliser sans une rupture résolue avec les pratiques héritées, sans une évaluation lucide des contraintes présentes, et sans une anticipation des défis à venir.
Les quatre piliers et la règle des 4M dessinent une trajectoire cohérente. Mais leur succès dépend avant tout de la mobilisation de la jeunesse burundaise, de la fermeté de l’État et de l’engagement de tous les acteurs. L’agriculture burundaise peut alors devenir le moteur d’une émergence durable : productive, rentable, inclusive et souveraine.



